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Sujet de type bac

Objet d’étude : Le récit – Le roman


Corpus :

Document A - Aurélien, Louis Aragon

de « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice » jusqu’à « — Bizarre qu’il se sentit si peu un vainqueur. », in « Leurs yeux se rencontrèrent… » : Les plus belles premières rencontres de la littérature », Folio 2€, pp.52-54

Document B – Belle du seigneur, Albert Cohen

de «  Assise au bord du lit, elle grelottait dans sa robe du soir » jusqu’à « Notre premier baiser, mon amour. », ibid, p.55-57




A - Question de synthèse (4 points)

Dans un développement soigneusement rédigé et structuré (cf. méthode), vous expliquerez dans un premier temps en quoi ces textes développent un topos littéraire en nommant quelques caractéristiques de celui-ci, puis dans un deuxième temps, vous montrerez en quoi ces textes s’écartent de la norme et quelle est leur originalité respective.


Rappel : votre synthèse ne doit pas excéder une page. Néanmoins faites-le sérieusement.




B - Travail d’écriture (16 points)


Au choix, vous rédigerez soit le commentaire de texte soit l’écrit d’invention.


Commentaire de texte


Vous ferez le commentaire composé du texte de

Construisez votre plan de commentaire en deux parties.


Rappel : Veillez à ce que toutes les étapes soient bien respectées (intro, développement en plusieurs parties, conclusion). Pensez à citer le texte et les lignes correspondant à votre citation. Vous pouvez vous référer aux plans de commentaires que nous avons établis en classe et des différentes connaissances que vous avez sur la scène de rencontre. Respectez la méthode du commentaire (que vous devez, maintenant, maîtriser).



Ecrit d’invention

Vous rédigerez une scène de première rencontre amoureuse, extraite d’un roman. Cette rencontre doit être placée sous le thème d’une « rencontre qui commence mal » (comme c’est le cas ici dans les textes du corpus).

Pour cela, vous devrez proposer le portrait d’au moins un des deux personnages (discours descriptif), en choisissant un point de vue auquel vous vous conformerez, un registre (lyrique, pathétique, tragique,…), et quelques figures de style. Votre travail devra représenter au moins une à deux pages.  Veillez à bien lier discours descriptif et discours narratif.





Correction


A - Question de synthèse (4 points)



Le corpus qui nous est proposé regroupe deux textes extraits de romans du XXème siècle, le premier, rédigé par Louis Aragon, raconte l’histoire d’ Aurélien, le second d’Albert Cohen s’intitule Belle du seigneur. Mise en place et mise en scène de la rencontre, chacun des textes réinterprète le topos. Les deux textes proposent des scènes de première rencontre entre un homme et une femme, tout en proposant de détourner ce topos littéraire et ses caractéristiques.


        Dans un premier temps, nous montrerons que ces extraits d’Aurélien et de Belle du seigneur possèdent les caractéristiques du topos littéraire de la scène de rencontre. Tout d’abord les textes d’Aragon utilisent tous deux le point de vue interne. Ainsi dans le document A, Aurélien raconte sa rencontre avec Bérénice. L’auteur utilise aussi bien la troisième personne du singulier « il » (l.1) que la première personne du singulier « je » (l.23), et nous connaissons les pensées du personnage puisqu’ « il la trouva franchement laide » (l.1) ou « Il n’aima pas comment elle était habillée » (l.2). De la même manière, dans le document B, le point de vue est celui du personnage féminin : « Un fou, avec un fou dans une chambre (…) Appeler au secours ? » (l.2-3).  En outre, certains indices lexicaux sont communs au topos, notamment le champ lexical de la fascination que l’on trouve dans le texte de Cohen : « apparue, redoutable de beauté » (l.18), « l’élue » (l.22). Le moindre des mouvements de la jeune femme est relevé, notamment les « battement(s) » de paupières (l.21, l.23, l.30 deux fois) ; enfin le verbe « aimer » est prononcé à deux reprises et de manière rapprochée à la ligne 28 « pour arriver à aimer, et à aimer », évoquant par contraste ce qu’il ressent lui. Ensuite un obstacle à la relation est récurrent et apparaît dans le texte de Cohen, la différence sociale, elle « jeune et riche et puissant[e] » (l.16), lui simple « domestique » (l.15). Enfin, le franchissement est réalisé par la prégnance mémorielle de la femme. Chez Aragon, le souvenir tient à un prénom hors du commun et important dans la littérature : « Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n’y aurait pas repensé après coup. Mais Bérénice » (l.9-10). Chez Cohen, le souvenir est évoqué par le récit du « fou » des lignes 12 à 24, puis 28 à 46. Le franchissement se conclut chez Cohen par « Notre premier baiser, mon amour » (l.46)


        Pour autant, ces deux textes s’écartent considérablement des scènes de rencontre dans la mesure où les personnages ne s’apprécient guère, et que ce « baiser » tout juste évoqué n’est – en réalité – pas échangé. Dans la mise en place même, Belle du seigneur s’écarte de la norme car le point de vue interne qui, habituellement, sert les pensées et les sentiments d’un personnage épris, sert ici les pensées et sentiments d’une femme effrayée : « Assise au bord du lit, elle grelottait (…) Un fou, avec un fou (…) Appeler au secours ? » (l.1-2). En ce sens l’effet et les obstacles sont bien différents de ce qu’on pourrait attendre d’une scène de rencontre typique. Tout d’abord, il est rare d’avoir le récit de la rencontre. Dans le texte de Cohen, le personnage masculin raconte. On pourrait alors plutôt parler de scène de première vue, puisqu’il est le seul à l’avoir vue : « pour la première fois vue et aussitôt aimée » (l.12-13). On perçoit déjà l’unilatéralité de la relation.  De plus, dans une scène dite classique, l’effet est celui de l’amour, de la fascination ou de l’émerveillement. Dans Aurélien, le personnage est saisi par la laideur de la femme puisqu’ « il la trouva franchement laide » (l.1), qu’ « [e]lle lui déplut » (l.2), qu’ « il n’aima pas » (l.2) et utilise un certain nombre de « mal » pour en parler : « mal augurer » (l.4), « mal tenus » (l.6), « mal regardée (l.7). Même « l’autre » (l.1) paraît vraiment méprisant. Dans Belle du seigneur, la femme est effrayée et prend son agresseur pour « un fou » (répété à plusieurs reprises). Il lui inspire la peur et le dégoût comme en témoignent le fait qu’ « elle tressaill[e] » (l.6) et que les adjectifs « horrible » et « Affreuse » (l.7), « Affreux » (l .8) ou encore son « sourire noir » (l.13).

       Nous avons vu que ces deux scènes d’Aurélien et Belle du seigneur, si elles reprennent quelques caractéristiques du topos littéraire de la scène de première rencontre, s’en écartent considérablement en proposant des scènes de rencontre qui commencent mal.


B - Travail d’écriture (16 points)


Commentaire de texte : COHEN, Belle du seigneur


Publié en 1968,  Belle du seigneur est considérée comme le chef d’œuvre d’Albert Cohen. Le roman choisi le milieu des diplomates de l’ONU et des bureaucrates pour raconter l’histoire d’Ariane, une jeune et belle femme dont le mari est médiocre. Dans cette scène, Solal séquestre Ariane pour lui déclarer son amour. La scène de première rencontre est alors bien peu conventionnelle et paraît augurer une relation amoureuse qui n’aboutira pas.

Nous verrons en quoi cette scène de première rencontre amoureuse est-elle tout à fait originale.

Nous traiterons dans une première partie la scène de première rencontre, puis dans une deuxième partie l’idéalisation de la femme, enfin dans une troisième partie la critique de la société.



***


Nous allons tout d’abord voir en quoi cette scène de rencontre est singulière dans la mesure où Cohen déroute un lecteur habitué à des scènes simples. Ici il complexifie la scène de rencontre en proposant au milieu de cette scène, le récit de la scène de première vue. Cet extrait propose les caractéristiques d’une scène de rencontre en insistant sur la mise en scène à travers l’effet, les obstacles et le franchissement.

La scène se déroule entre un personnage masculin, « un fou » (l.1) et « Elle » un soir dans une chambre.  La première phrase de l’extrait vise à contextualiser la rencontre : « Assise au bord du lit, elle grelottait dans sa robe du soir » (l.1). Le cadre spatio-temporel de la scène semble en ce sens tout à fait habituel dans la mesure où la nuit est le temps des rendez-vous et la chambre évoque l’intimité des couples. La chambre est celle d’Ariane puisque l’action se passe « dans la maison » (l.3).  Le récit encadré de Solal place aussi l’action dans un certain milieu social. En effet, lorsqu’ils se sont rencontrés pour la première fois – même s’il n’y a pas réellement eu rencontre puisqu’elle ne l’a pas vu – c’était « au Ritz, un soir de destin, à la réception brésilienne » (l.12). Ainsi on imagine que la maison dans laquelle l’action présente se déroule est celle d’une maison bourgeoise ou noble. On peut le dire en raison des propos du « fou » à partir de la ligne 14  puisqu’il s’agit d’une « brillante réception » où sont « ministres et ambassadeurs (…) jeune[s] et riche[s] et puissant[s] ». Elle appartient donc à un monde très aisé, celui des membres de l’O.N.U., celui des « réussisseurs et des avides d’importance » (l.29) dont le « fou » semble avoir été exclu.

Les obstacles apparaissent alors de manière évidente. Le premier obstacle qui apparaît est celui, très couru, de la différence de classes sociales entre les deux personnages : l’un « domestique au Ritz » (l.15), l’autre « noble » (l.17). En effet, dans un monde d’apparences, comme c’est le cas chez les ambassadeurs et les ministres, monde de l’O.N.U. dans lequel se déroule l’histoire de Belle du seigneur, il paraît impossible de s’acoquiner avec une personne d’une classe très inférieure. D’ailleurs la noblesse du personnage féminin est renforcée par les comparaisons proposées aux lignes 23 et 24. La femme est comparée à « Boukhara » et à « Samarcande », villes orientales, réputées pour leur faste puisqu’elles appartiennent à la fois à la Route de la Soie comme en témoigne le groupe apposé jouant lui aussi rôle de comparaison à une « broderie aux dessins délicats » (l.24), mais aussi parce qu’elles ont une grande symbolique religieuse en ce qui concerne le judaïsme. Le second obstacle apparaît dans le fait qu’il l’a prise en otage puisqu’elle se retrouve « avec un fou dans une chambre fermée à clef » (l.1-2), et qu’il n’y a « personne dans la maison » (l.3). Dans une scène de rencontre classique, la scène de la chambre est plutôt celle de l’intimité, celle des baisers doux, et non pas celle de la peur. Ici le personnage féminin « grelott[e] » (l.1), « tressaill[e] » (l.6). D’ailleurs il faut noter que le point de vue interne du récit d’habitude exploité par l’auteur pour développer les pensées ou les sentiments du personnage amoureux, est ici détourné pour nous fournir les pensées et les sentiments du personnage qui ne l’est pas. Elle considère l’autre comme un « fou », terme utilisé à trois reprises aux lignes 1 et 2. Elle propose un portrait tout à fait insolite de ce « fou » : « Le dos tourné, debout devant la psyché, il s’y considérait dans son long manteau et sa toque enfoncée jusqu’aux oreilles. » (l.3-5). Si cela n’était pas proposé par le point de vue interne d’Ariane, on pourrait y lire du comique, dans le sens où la prise d’otages semble quelque peu ridicule. Cela semble une parodie de scène policière ou d’espionnage.  Le comique est renforcé pour le lecteur par le détournement des clichés de la scène de rencontre puisque le sourire est ici « édenté » (l.8).  Le « sourire » est ordinairement une attitude positive et qui peut dénoter les sentiments du personnage masculin. Ici Cohen écrit qu’ « il la regardait maintenant, lui souriait tout en caressant l’horrible barbe blanche » (l.6-7).  Cela semble lui donner un air pervers qui effraie la jeune femme. « Affreuse, cette lente caresse de méditation. Affreux, ce sourire édenté. Non ne pas avoir peur. » ( l.7-8). L’anaphore de l’adjectif « affreux » vise à insister sur le ressenti de la jeune femme qui ressent un profond dégoût pour lui.  Le point de vue d’Ariane apparaît dans les quelques passages de narration aux lignes 1 à 5, puis 25 à 27. Dans le second passage de narration, elle s’attache encore à ce « sourire vide, abjection de vieillesse » (l.25). Alors que lui considère ce moment comme celui de la révélation, de la déclaration et du bonheur, elle le perçoit comme un moment de frayeur et de dégoût. Elle refuse ainsi de « voir l’horrible sourire adorant » (l.26). Il faut noter ici l’antithèse entre « horrible » et « sourire adorant » qui contribue à insister sur le décalage de vues et de sentiments entre les personnages.

Enfin le franchissement des obstacles est tout à fait étonnant : « Notre premier baiser, mon amour » (l.46). Hors contexte, on ne serait pas surpris mais dans le texte c’est tout à fait étonnant si l’on considère qu’elle le repousse intérieurement. Ce « premier baiser » a été vécu par procuration par Solal, à travers le miroir dans lequel elle se regardait lors de la soirée brésilienne. Ce franchissement est rendu possible par leur goût commun pour les miroirs et leurs reflets. Ainsi au début du texte, le personnage est-il « devant la psyché » (l.4) et lorsqu’il fait le récit de la scène de première vue « elle s’est approchée de la glace du petit salon, car elle a la manie des glaces » (l.43-44). Alors que tout semble les opposés, pourtant le personnage masculin révèle tous leurs points communs : la « manie des glaces », la solitude, leur tristesse. Ainsi aux lignes 20 et 21, l’auteur semble déjà nous livrer un indice sur l’avenir de cette relation a priori impossible : « nous deux seuls exilés, elle seule comme moi, et comme moi triste et méprisante et ne parlant qu’à une seule personne, seule amie d’elle-même ». La répétition des « seul » décliné à quatre reprises peut paraître excessive, mais justifie aussi qu’elle se retrouve face à la glace à la ligne 44 puisqu’elle est sa « seule amie ». En outre la structure répétitive  « comme moi, et comme moi » insiste sur tout ce qui les unit alors que tout semble les éloigner. On peut imaginer que l’auteur nous livre un indice sur le fait que cette rencontre qui commence mal parce que tout les éloigne l’un de l’autre finira sur leur union. Le rapprochement apparaît à nouveau à la fin du texte « volontaire bannie (…) Volontaire bannie comme moi » (l.41-42), « car elle a la manie des glaces, comme moi, manie des tristes et des solitaires, et alors, seule » (l.44-45).  C’est leur solitude et la tristesse qui en découle qui vont provoquer une vraie « rencontre », une vraie relation. Cette insistance peut aussi s’expliquer par le fait que le personnage masculin amoureux interprète la réalité à la lumière de ses sentiments et qu’il trouve toutes les similitudes pour convaincre l’autre qu’ils sont faits pour être ensemble. D’ailleurs il invoque à deux reprises le « destin », d’abord à la ligne 12 « Au Ritz, un soir de destin », puis à la ligne17 « En ce soir du Ritz, soir de destin ». Solal invoque donc la prédestination des âmes sœurs pour persuader Ariane.

En ce sens, le topos littéraire de la scène de première rencontre est ici détournée, réinterprétée, réinventée pour lui donner plus de force. Cette force nous la retrouvons quant à la description de la femme, au portrait élogieux qui en est fait, voire même l’idéalisation qui en est proposée.


*


Nous allons maintenant voir comment est faite la description de la femme, d’abord présentée à travers son point de vue interne comme terrorisée, elle est ensuite décrite de manière tout à fait élogieuse par le « fou », voire même idéalisé.

La femme apparaît d’abord au lecteur à travers le point de vue interne choisi pour la narration. Elle est d’abord terrorisée par le fait qu’elle vient d’être prise en otage par un homme inconnu, chez elle. « Elle grelottait » à la ligne 1 parce qu’elle est en présence d’ « Un fou, avec un fou dans une chambre fermée à clef, et le fou s’était emparé de la clef » (l.1-2).  La répétition ternaire du terme « fou » insiste sur le fait que le personnage féminin est en train de paniquer, mais, par la même occasion, Cohen produit une évolution de son personnage car du fou indéfini, « un fou, avec un fou » on passe au fou défini, « le fou ». Il crée ainsi par une subtilité de grammaire une relation de proximité entre les deux personnages. De plus, la question interne « Appeler au secours ? » est celle du personnage qui se demande comment réagir pour sortir de cette situation de crise. On retrouve les mêmes interrogations aux lignes 25 à 27 : « Supporter, ne rien dire, feindre la bienveillance ». A ce moment du texte, on sent que le personnage féminin a quelque peu recouvré ses esprits et cherche à désamorcer une situation qui pourrait être dangereuse. L’accumulation ternaire des infinitives impliquant aussi une augmentation des termes de l’infinitive montre que le personnage regagne en rationalité : de la souffrance de la situation « supporter », elle passe à une solution raisonnée « ne rien dire », enfin à une stratégie « feindre la bienveillance ». Il y a donc un profond décalage entre ce que nous, lecteurs, percevons d’Ariane lorsque nous sommes dans le point de vue interne, et la description qui est faite d’elle par le « fou ».

Ainsi « le fou » nous propose-t-il un portrait très élogieux de la femme, qui conduit même à son idéalisation. Lorsqu’il raconte la scène de première vue au Ritz, il développe le pouvoir de cette femme dans l’immédiateté des sentiments qu’elle déclenche : « pour la première fois vue et aussitôt aimée ». L’instantanéité indique le coup de foudre vécu par le « fou », et explique peut-être aussi son obsession pour elle, et sa volonté de la retrouver pour lui déclarer son amour. On retrouve ici le vocabulaire de l’apparition, sans doute un clin d’œil à L’Education sentimentale de Flaubert : lorsque Frédéric voit Mme Arnoux pour la première fois, Flaubert écrit « Ce fut comme une apparition ». Ce vocabulaire insiste sur la magie liée au personnage, presque un caractère religieux. Le personnage raconte : « elle m’est apparue, noble parmi les ignobles apparue, redoutable de beauté » (l.17-18).  « C’était elle, l’inattendue et l’attendue, aussitôt l’élue en ce soir de destin, l’élue au premier battement de ses longs cils recourbés » (l.22-23). Cohen joue sur le rapprochement lexical puisque cette rencontre est hasardeuse mais qu’en même temps chacun attend de retrouver son âme sœur. « personne avant elle, personne après elle » (l.35) propose une anaphore de « personne » pour insister sur la singularité de cette rencontre et de cette relation, et pour reprendre l’idée de « l’élue » dans la première partie du récit encadré. Ainsi « l’élue », répétée à deux reprises, renforce ce caractère mystique. On peut d’ailleurs faire le lien avec les villes de Boukhara « divine » et de Samarcande. Ariane est comparée à ces deux villes saintes de la religion juive, personnifiées par les adjectifs « divine » et « heureuse ».  La comparaison à une « broderie aux dessins délicats » vise à inscrire le personnage féminin dans un univers orientaliste et mystérieux, jalonnant la Route de la Soie, mais aussi à valoriser la délicatesse, la finesse ou la noblesse de la femme comparée aux tissus. Le personnage masculin propose même une leçon et une réflexion sur l’amour : « Les autres mettent des semaines et des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations » (l.28-29).  Par là, le personnage cherche à insister sur la simplicité de cet amour qui induit aussi la pureté de cet amour qui est capable de se passer de toute cette phase frivole et artificielle de la séduction. « Moi, ce fut le temps d’un battement de paupières » (l.30). Les périodes avec polysyndète de la ligne 30 « Un battement de ses paupières » jusqu’à « Son nom et Ses paroles » (l.39), et la répétition des conjonctions de coordination « et » puis « ni » révèle les sentiments du personnage et participe à créer le registre lyrique. Ce registre est renforcée par le vocabulaire des sentiments mais aussi celui de la nature divine « la gloire », « le printemps », « la mer », « la jeunesse »… On retrouve encore le caractère divin d’Ariane par le faite que toutes les conquêtes antérieures du fou étaient « toutes d’elle annonciatrices et servantes »(l.34). D’ailleurs le personnage inscrit pleinement cette relation dans celle que Dieu lui dicte par l’accumulation « mon Dieu, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob » (l.38).  La fin de ce paragraphe nous fait d’ailleurs douter du référent de « Son nom et ses paroles ». Si, dans le contexte, on songe évidemment à Dieu en raison de la majuscule aux articles possessifs, mais on peut imaginer que, par la comparaison d’Ariane à une divinité, et par le truchement de l’expression « et je frissonne », il s’agisse en réalité d’Ariane elle-même.

Par la description physique d’Ariane, le personnage masculin est conduit à idéaliser la femme aimée, voire même à lui donner un caractère divin et sacré. C’est par ce décalage entre la sacralité de cette femme et le milieu dans lequel elle vit, qu’Albert Cohen propose une critique de la société mondaine de son temps.


*


Enfin, nous allons voir comment derrière cette scène de rencontre tout à fait singulière, Albert Cohen en profite pour critiquer une société d’apparences fondée sur les mondanités, les règles sociales et l’argent.

La société peut être critiquée par le fait que « le fou » y a appartenu. On aurait mal compris la justification de cette critique s’il n’avait été « exclu » de celle-ci. Le personnage de Solal vit mal le décalage entre sa vie passée et sa vie actuelle, avant partie prenante aux réceptions, aujourd’hui « Comme domestique seulement, domestique au Ritz, servant des boissons aux ministres et aux ambassadeurs, la racaille de mes pareils d’autrefois » (l.14-15). Une critique extérieure d’un pauvre domestique n’aurait pas eu la même force satirique que la critique d’un individu ayant appartenu à ce milieu, et en parlant en connaissance de cause ; à deux reprises il les nomme ses « pareils d’autrefois » (l.16 et 19). Solal dénonce la cupidité de ces individus, « réussisseurs et […] avides d’importance » (l.29). Cela semble apparaître comme un mea culpa, une forme de purification, qui passe par la dénonciation mais aussi par la « déchéance et misère » (l.17). Cette critique apparaît d’ailleurs tout au long de l’œuvre parce qu’Albert Cohen a lui-même été membre de l’O.N.U. et critiquait la bureaucratie et la médiocrité de ces individus qui se prenaient pour des personnages importantes.

Enfin cette critique peut être justifiée pour donner un caractère solennel à leur rencontre, et les rapprocher tous deux : « nous deux seuls exilés » (l.19). Tous deux ne sont pas à leur aise dans ce monde d’apparences et de médiocrité, dans la « salle jacassante des chercheurs de relations » (l.41). « elle seule comme moi, et comme moi triste et méprisante » vise à montrer que ces deux-là sont faits l’un pour l’autre parce qu’ils ressentent les mêmes choses : du mépris pour cette compagnie artificielle. Elle,  « noble parmi les ignobles » (l.17-18), « mêlée aux ignobles » (l.40) fuit ces ignobles « dans le petit salon désert » (l.42), comme si elle recherchait la paix, la sérénité, l’authenticité, lui peut-être. Mais la tâche est difficile parce qu’elle a des réflexes liés à son milieu même. Ainsi, dans la chambre, avec le « fou », joue-t-elle sur les apparences, le mensonge, la feinte : « Supporter, ne rien dire, feindre la bienveillance » (l.27).  Pourtant Solal voit bien que tous deux rejettent énergiquement ce milieu, et c’est en cela qu’il dit qu’ elle est une « volontaire bannie » (l.41 et 42).  Dans ce monde d’apparences et de relations, pourtant, ce qui prédomine c’est la solitude et la tristesse. C’est ce sentiment d’être unique dans ce monde qui va les rapprocher finalement.


***


Nous avons vu, dans un premier temps, que cet extrait romanesque proposait une scène de première rencontre tout à fait singulière quant au topos littéraire. Si cet extrait de Belle du seigneur réunit les caractéristiques de la scène de rencontre en travaillant sur la mise en scène par la séquestration d’Ariane par Solal, nous retrouvons l’effet, les obstacles et le franchissement étonnant du baiser dans le miroir. Pourtant cette scène est singulière car le personnage féminin est effrayé, là où dans d’autres scènes le personnage serait peut-être indifférent ou conquis. Dans un deuxième temps, nous avons montré comment l’auteur, par le portrait élogieux, du personnage d’Ariane vu à travers les yeux de Solal, cherchait à diviniser la femme, à l’idéaliser, à la glorifier. Enfin dans un troisième temps, nous avons montré que, derrière une scène de rencontre déjà peu banale, Cohen dénonçait une société d’apparences, intéressée par les relations mondaines et l’argent, bien loin de l’authenticité que pouvaient rechercher ces deux personnages que tout semble opposer au départ.

Cette scène annonce déjà la suite d’une relation étonnante. Solal s’était, en réalité, déguisé en vieux juif pour s’introduire chez Ariane. Patron du mari d’Ariane, il le promeut et invite le couple à dîner avec lui, chez lui, au Ritz. Seul à seul, pendant le repas, Solal parie avec Ariane qu’il réussira à la séduire, et y parvient. Une relation passionnelle débute entre ces deux individus, en apparence si peu prédestinés l’un à l’autre.


Ecrit d’invention


Consignes à respecter :


Sur le fond :

une scène de première rencontre amoureuse,

mais une « rencontre qui commence mal »


Sur la forme :

extraite d’un roman

portrait d’au moins un des deux personnages : discours descriptif

lier correctement discours narratif et discours descriptif

point de vue auquel se conformer (a priori interne ou omniscient) pour pouvoir avoir les pensées et les sentiments des personnages

registre lyrique, pathétique, tragique…au choix

quelques figures de style : hyperbole, métaphore, comparaison, anaphore,… selon le registre choisi

au moins une à deux pages